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11 Juin 2025
C’est une légende qui sent bon la rivalité de clocher, le vin qui coule à flots, et les traditions populaires aux accents satiriques. Chaque ville a son surnom, parfois affectueux, parfois moqueur. À Montivilliers, il y a bien longtemps qu’on a appris à sourire d’un sobriquet haut en couleur : les “Maqueux d’O’eilles” – les mangeurs d’oreilles, dans le parler cauchois.
Mais d’où vient cette appellation peu flatteuse ? L’histoire nous ramène au Mardi gras de 1750, en pleine effervescence carnavalesque entre deux voisines normandes : Harfleur et Montivilliers. Ce jour-là, les festivités tournèrent à l’affrontement. Et pas qu’un peu.
Une scie, du vin, et une humiliation
Depuis le XVIe siècle, Harfleur célèbre le Carnaval avec une tradition originale : la Chevalerie de la Scie. Il s’agissait d’un cortège joyeux, souvent masqué, qui déambulait en ville, arborant une scie symbolique, ornée des armes d’un illustre gouverneur, Charles de Cossé-Brissac. Cette scie, aux “dents” dorées, était portée fièrement de maison en maison. Et les notables avaient même le devoir – et l’honneur – de la baiser.
Mais en ce Mardi gras de 1750, les Harfleurais poussèrent l'audace un peu trop loin. En chemin vers Montivilliers, quelques jeunes de Harfleur s’arrêtèrent et, dans une ivresse bravache, obligèrent un Montivillon à embrasser la scie. Une farce ? Une humiliation plutôt. L’offensé courut raconter l’incident à ses concitoyens. La tension monta.
Pendant ce temps, le cortège harfleurais festoyait à l’auberge du Lion d’Or, dans le faubourg Sainte-Croix. La scie, laissée sans surveillance, devint un trophée vulnérable. Les Montivillons, galvanisés, s'en emparèrent... et la brisèrent. Une provocation éclatante.
La rixe des oreilles
La vengeance ne tarda pas. Alertés, les Harfleurais exigèrent réparation. Les insultes fusèrent, les esprits s’échauffèrent, la bagarre éclata. Les Montivillons, en infériorité, faillirent plier, jusqu’à ce qu’un cri perce le tumulte : « Aux o’eilles ! »
L’ordre était clair : viser les oreilles. Et ce fut le choc. Dans un geste aussi spectaculaire que grotesque, un jeune Montivillon s’empara de l’oreille d’un harfleurais avec les dents. Arrachée net, l’oreille fut brandie comme un trophée. Harfleur, abasourdie, battit en retraite.
Une oreille devenue légende
L’oreille, semi-momifiée, fut longtemps exposée dans l’échoppe d’un cordonnier nommé Bardin, tel un relique carnavalesque. À Montivilliers, cette victoire symbolique fut célébrée par un défilé à travers la ville, oreille en tête. Et c’est ainsi que naquit la légende des Maqueux d’O’eilles.
Depuis, le surnom est resté. D’abord moqueur, il est devenu presque affectueux, preuve d’un caractère bien trempé. À Harfleur, on se montra plus prudent les années suivantes. La fête continua, certes, mais on préféra éviter de la finir à Montivilliers...
Carnavals, scies et satire sociale
Au-delà du folklore, la légende témoigne d’une époque où les carnavals servaient à la fois de divertissement et de catharsis sociale. La scie, parfois instrument de louange, parfois outil de satire publique, offrait aux communautés une forme de justice populaire et de régulation sociale, entre blâme et dérision.
Aujourd’hui, cette anecdote savoureuse appartient à la mémoire collective normande. Elle rappelle qu’en matière de traditions, il suffit parfois d’un rien — ou d’une oreille — pour faire une légende.