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19 Août 2025
Entrer dans le réfectoire de l’Abbaye de Montivilliers, c’est déjà franchir un seuil. Les voûtes gothiques, les murs chargés d’histoire, le silence qui enveloppe tout… Et puis soudain, elles sont là. Une assemblée de femmes de grès, attablées pour un banquet suspendu.
Elles semblent nous attendre. Certaines sourient à demi, d’autres plongent dans une pensée lointaine, d’autres encore croisent notre regard avec une intensité troublante. Je me suis surprise à leur parler, à répondre à ce dialogue muet que l’artiste a su installer. Cécile Raynal a ce talent rare : donner à la sculpture une présence telle qu’elle devient compagne, presque confidente.
L’exposition À la Table des Dames réunit deux ensembles présentés pour la première fois à Montivilliers : La Table des Dames et Le Chœur de bêtes. Portraits féminins et créatures animales y dialoguent, s’entremêlent, se répondent. Ici une femme porte un lièvre comme un secret, là une autre partage sa chevelure avec un loup. Plus loin, un dos marqué de stries rougeoyantes laisse deviner des braises encore vivantes, un oiseau posé sur l’épaule comme un messager.
Ces figures hybrides ne sont pas des ornements. Elles incarnent une mémoire archaïque, notre part instinctive, cette zone indomptée de l’humain que l’artiste nomme avec tendresse et gravité.
Ce choix d’installer ces œuvres dans une abbaye d’abbesses n’est pas anodin. Pendant mille ans, Montivilliers a vécu au rythme de ces femmes qui ont façonné la ville, surnommée « la cité des abbesses ». Aujourd’hui, les Dames de grès prennent place dans leur ancien réfectoire. On y perçoit une continuité silencieuse : un fil entre les femmes d’hier et ces figures sculptées d’aujourd’hui.
Nomade, Cécile Raynal travaille depuis quinze ans à ces séries. Ses sculptures naissent de l’argile chamottée, façonnée, cuite puis enfumée. Cette matière brute garde la trace du geste, de la cuisson, parfois de la brûlure. On dirait qu’elle respire encore.
Dans ses propres mots, « il existe une utopie dans le geste artistique : la croyance qu’une représentation de la vie peut nous la faire mieux sentir, mieux goûter, mieux entendre. » Son travail est porté par cette conviction : que l’art et la poésie peuvent rendre au monde un sens oublié, nous rapprocher de nos instincts, de nos rêves et de nos mémoires animales.
En quittant l’abbaye, j’ai eu la sensation d’avoir participé à une veillée. D’avoir partagé un repas muet avec des femmes de terre et d’ombre. L’exposition n’impose rien : elle ouvre, elle chuchote, elle laisse chacun inventer ses propres récits.
👉 À la Table des Dames est à découvrir jusqu’au 31 août 2025, les mercredis, samedis et dimanches de 14h à 18h, au réfectoire de l’Abbaye de Montivilliers. Entrée libre.